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28

Avr 2026

  • Articles et presse

Rémunération des fonds en euros : pérennité des taux “boostés” dans un cadre prudentiel contraint

Article écrit par Rayan Khadraoui, Consultant Senior, et Thomas Mangeot, Consultant.

 

Depuis 2022, la remontée des taux d’intérêt a modifié la dynamique de rendement des fonds en euros. Après une décennie marquée par un environnement de taux durablement bas et une faible rémunération des placements obligataires, les assureurs ont bénéficié d’un contexte obligataire favorable leur permettant d’annoncer des rendements en nette progression, parfois supérieurs à 4 % sur certains contrats en 2024-2025. Le taux moyen servi s’est ainsi établi à 2,6 % en 2024, avec des estimations proches, voire légèrement supérieures, en 2025.

Néanmoins, cette amélioration conjoncturelle soulève une interrogation centrale : ces niveaux de rémunération, souvent amplifiés par des mécanismes de taux “boostés”, sont-ils structurellement pérennes dans un cadre prudentiel contraint ?

 

Inertie obligataire et dynamique réelle des rendements

Les fonds en euros sont composés majoritairement d’actifs obligataires, représentant en moyenne près de 80 % des encours. Cette structure impose une contrainte majeure : leur rendement dépend mécaniquement du stock d’obligations détenues et de la vitesse de rotation du portefeuille.

La remontée des taux d’intérêt sur la période 2022-2023 a permis aux assureurs d’acquérir de nouveaux titres offrant des rendements actuariels sensiblement plus élevés que ceux des années précédentes. Toutefois, le renouvellement du portefeuille s’effectue de manière progressive, générant un effet d’inertie : les obligations acquises lors du pic de taux continuent ainsi de soutenir le rendement global.

Par ailleurs, les tensions géopolitiques au Moyen-Orient, notamment celles impliquant l’Iran, ont contribué à renforcer les anticipations inflationnistes et à exercer une pression haussière sur les taux longs. Dans ce contexte, l’OAT française à 10 ans a progressé d’environ 0,5 point depuis le 27 février 2026.

L’ensemble de ces facteurs confirme que l’évolution des taux directeurs ne se traduit pas mécaniquement par une variation immédiate des rendements servis. Les portefeuilles étant investis en obligations de moyen et long terme, la performance dépend avant tout du rendement actuariel moyen du stock obligataire, plus que du niveau des taux courts contemporains.

Pour autant, cette relative résilience des rendements reste limitée par deux facteurs structurels. D’une part, l’inflation réduit la valeur réelle des coupons nominaux, rendant la distinction entre rendement nominal et rendement réel déterminante pour apprécier l’attractivité économique des fonds en euros. D’autre part, la rotation progressive du portefeuille constitue une contrainte durable : à mesure que les titres acquis lors du pic des taux arrivent à maturité, leur remplacement par des obligations à rendement potentiellement inférieur pèsera progressivement sur la performance future.

 

Arbitrage prudentiel et rôle central de la PPB

Au-delà des déterminants macro financiers, la capacité distributive des assureurs repose également sur un mécanisme interne clé : la provision pour participation aux bénéfices (PPB). Celle-ci constitue un outil de lissage intertemporel des rendements, permettant de constituer des réserves mobilisables ultérieurement afin de stabiliser la rémunération servie aux assurés.

Entre fin 2023 et fin 2024, le taux moyen de PPB rapporté aux encours est passé de 4,41% à 3,91 %, traduisant une mobilisation significative des réserves pour soutenir les taux servis. Cette diminution reflète un arbitrage stratégique visant à maintenir l’attractivité commerciale des fonds en euros dans un environnement concurrentiel marqué par la revalorisation du Livret A et des comptes à terme.

Toutefois, cet usage accru de la PPB s’inscrit dans une tension directe avec le cadre prudentiel de Solvabilité II. Depuis 2019, une part de la PPB est éligible aux fonds propres prudentiels, contribuant au renforcement du ratio de solvabilité. La mobilisation réduit mécaniquement ces fonds propres disponibles et affecte ainsi le niveau de solvabilité. Le cadre réglementaire impose dès lors une discipline intertemporelle : toute politique distributive doit être arbitrée au regard de la contrainte de capital.

Le dispositif prudentiel agit ainsi comme un stabilisateur endogène du modèle des fonds en euros. Il limite les stratégies de rendement trop agressives et transforme la politique de distribution en un arbitrage structurel entre attractivité commerciale et robustesse bilantielle.

 

Les taux boostés : instrument conjoncturel ou stratégie durable ?

Les taux dits “boostés”, observés sur les fonds en euros en 2024-2025, reposent le plus souvent sur des conditions spécifiques : investissement minimal en unités de compte, durée d’engagement définie ou enveloppes commerciales temporaires, accordées sur une période ou un montant de collecte limités. Ces dispositifs traduisent moins une amélioration structurelle du modèle des fonds en euros qu’une stratégie d’acquisition ciblée dans un environnement concurrentiel.

Trois limites structurelles apparaissent clairement :

  • La dépendance aux réserves accumulées, notamment à la provision pour participation aux bénéfices ;
  • Les contraintes prudentielles du cadre Solvabilité II, avec notamment la contrainte de capital et l’éligibilité des réserves aux fonds propres ;
  • L’évolution du cycle obligataire, susceptible de peser à terme sur les rendements servis.

 

Dans ce contexte, les fonds euro-croissance apparaissent comme une tentative d’adaptation structurelle du modèle des fonds en euros. En déplaçant la garantie du capital à l’échéance, ils offrent une plus grande flexibilité d’allocation et une espérance de rendement potentiellement supérieure, au prix d’un horizon d’investissement plus long.

Toutefois, leur succès reste limité depuis leur lancement en 2014. Plusieurs freins ont été identifiés : une complexité élevée pour les assurés comme pour les systèmes de gestion, des coûts informatiques significatifs liés à leur mise en œuvre, l’absence de garantie immédiate du capital, ainsi que des performances trop proches de celles des fonds euros classiques.

La loi Pacte a introduit, à compter de 2019, une nouvelle version de ces fonds euro-croissance (“euro-croissance 2.0”), plus simple et plus flexible, permettant notamment aux épargnants de suivre la valeur de leur épargne et de choisir librement l’horizon de garantie. Cette évolution s’accompagne également d’un accès élargi à des supports plus risqués. Les fonds euro-croissance représentent une évolution cohérente du modèle à long terme ; toutefois, ces dispositifs peinent encore à s’imposer et leur adoption reste, à ce stade, limitée.

 

L’amélioration récente des rendements des fonds en euros repose sur une conjonction favorable : inertie obligataire positive, mobilisation des réserves et stratégies commerciales plus offensives. Toutefois, cette dynamique ne saurait être assimilée, à ce stade, à un nouvel équilibre structurel du modèle.

L’analyse met en évidence que la soutenabilité des taux dits “boostés” dépend avant tout du niveau des réserves disponibles, et notamment de la provision pour participation aux bénéfices, bien plus que le seul environnement de taux. Dans ce contexte, le cadre prudentiel de Solvabilité II joue un rôle central de mécanisme disciplinaire, en limitant les excès distributifs par la contrainte de capital et la préservation du ratio de solvabilité.

Dans ce paysage contraint, les fonds euro-croissance constituent davantage une piste d’évolution structurelle qu’une solution immédiate aux tensions observées sur la
rémunération des fonds en euros. En déplaçant la garantie du capital à l’échéance, ils offrent une plus grande flexibilité d’allocation et une espérance de rendement
potentiellement supérieure, au prix d’un horizon d’investissement plus long.

Toutefois, malgré les ajustements introduits par la loi Pacte et l’émergence d’une nouvelle génération de fonds euro-croissance, leur diffusion reste à ce stade limitée. Ils apparaissent ainsi comme un dispositif complémentaire, susceptible de s’inscrire dans une évolution progressive du modèle, sans constituer à ce jour une réponse immédiate aux enjeux de soutenabilité des rendements des fonds en euros traditionnels.

 

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